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Les civilisations ne s'évaluent pas.  28/02/12


Il était pour moi nécessaire de réagir aux propos de Claude Guéant « Toutes les civilisations ne se valent pas ». L’intervention du député Serge Letchimy à l’assemblée nationale le fait bien mieux que je ne saurais le faire, je reproduis donc ici l’intégralité de ses propos.

Il ne s’agit nullement de faire de la politique sur ce site. Il est évident que dans ce moment de campagne présidentielle, il y a une stratégie électorale derrière les propos du Ministre de l’Intérieur. Mais ils touchent au fondement de l’humanisme qui n’est ni de gauche ni de droite, et c’est sur ce terrain que je me situe. Je remarque d’ailleurs que deux anciens premiers ministres de l’UMP ont regretté l’emploi du mot civilisation, ce qui en langage diplomatique signifie qu’ils sont outrés, comme tous les humanistes qui mesurent la portée de ces propos.


VERBATIM : l'intervention de Serge Letchimy à l'Assemblée

 

«Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu'il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ca n'est pas un dérapage, c'est une constante parfaitement volontaire. En clair, c'est un état d'esprit et c'est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures.

Non M. Guéant, ce n'est pas "du bon sens", c'est simplement une injure qui est faite à l'Homme. C'est une négation de la richesse des aventures humaines. C'est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l'apanage des ténèbres ou de l'auguste éclat. Aucun peuple n'a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l'intelligence.

Montaigne disait "chaque homme porte la forme entière d'une humaine condition". J'y souscris. Mais vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l'ombre. Vous nous ramenez jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et coloniale.

Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l'esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? Il existe, M. le Premier ministre, une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque, que vous tentez de récupérer sur les terres du FN. C'est un jeu dangereux et démagogique qui est inacceptable. Il existe une autre, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d'autres encore. Une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme...» (NDLR : M. Letchimy est coupé par le président de l'Assemblée, Bernard Accoyer)

 

On peut penser que ces propos sont excessifs dans ce qu’ils font référence au nazisme. Je ne soupçonne en rien le Ministre de l’Intérieur de complaisance envers les solutions du nazisme et je ne pense pas que c’était ici le propos. Par contre il s’agit de souligner que la thèse de la supériorité d’une civilisation, qui s’appelle de l’ethnocentrisme, offre un terrain démagogique favorable à la manipulation de masse par des leaders charismatiques sanguinaires. Monsieur Guéant n’est pas un nazi, la très grande majorité des Allemands ne l’était pas non plus.

C’est au moment où ce type de théorie refait surface, au sein d'une démocratie,  toujours en période de crise, qu’il faut s’insurger. Plus tard, il n’y a plus que la violence pour s’y opposer.

 

Complément ultérieur de cet article: ce texte du philosophe André Comte-Sponville publié dans "Le Monde" le 23/02/2012 qui explique de manière limpide pourquoi les civilisations ne s'évaluent pas:

 

Je fais partie de ces " relativistes de gauche " que Claude Guéant exècre. Pour autant, je ne crois pas du tout, contrairement à la position qu’il nous prête, que " tout se vaille ". C’est d’ailleurs pourquoi je suis de gauche (ce qui suppose que toutes les politiques ne se valent pas) et relativiste (ce qui suppose que le relativisme vaut mieux, à mes yeux, que l’absolutisme).

Il y a donc quelque chose que M. Guéant n’a pas compris. Ce ne serait pas si grave si une partie de la gauche, tombant dans le panneau que lui tendait le ministre de l’intérieur, ne s’était empressée de soutenir la position opposée, qui reproduit, en inversant les termes, la même erreur.

Dire que toutes les civilisations se valent, ou qu’elles ne se valent pas toutes, suppose en effet, dans les deux cas, qu’elles valent quelque chose, qu’on puisse à peu près mesurer objectivement. Mais que peut valoir une civilisation, et comment le mesurer ? Par un prix ? Bien sûr que non : une civilisation n’est pas une marchandise, qu’on pourrait acheter ou vendre ! Par une note ?

L’ancien enseignant que je suis pourrait l’envisager, mais pour se rendre compte aussitôt d’une évidente et double absurdité. Appliqué à la polémique actuelle, cela supposerait qu’il y aurait d’un côté ceux qui prétendent que toutes les civilisations se valent, qu’elles méritent toutes (par quel miracle ?) la même note, par exemple 15 sur 20. Et, en face, ceux qui prétendent qu’elles ne se valent pas toutes, que telle civilisation (par exemple la nôtre) mérite un 18 sur 20, alors que d’autres ne méritent qu’un 16, un 12 ou un 6. Il me paraît clair que le problème, posé en ces termes, est à la fois mal présenté et insoluble, pour deux raisons principales.

La première, c’est que toute évaluation suppose des critères, des normes, des valeurs de référence, qui n’existent qu’à l’intérieur d’une certaine civilisation. C’est ce qui nous voue à ce que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss appelait un " relativisme sans appel ". On ne pourrait prétendre juger dans l’absolu de la valeur de telle ou telle civilisation qu’à la condition de n’appartenir à aucune, ce qui est bien sûr impossible, ou d’en juger du point de vue de Dieu, ce qui suppose qu’on se mette à sa place, prétention qui serait théologiquement fautive et humainement délirante.

La seconde raison, qui est encore plus forte, c’est qu’une civilisation n’est pas un ensemble homogène et immuable, ni même une collection strictement définie, dont on pourrait calculer, comme dans une classe de collège, la " moyenne ". C’est une somme, si l’on veut, mais intotalisable. Soit par exemple la révolution industrielle : l’avancée technique qu’elle représente est incontestable ; comme les dégâts qu’elle impose à l’environnement. Mais quelle valeur accorder à ceux-ci ou à celle-là ? Aucune science n’en décide ; aucun consensus, entre nous, ne règne. C’est ce qui permet à tel de mes amis de juger que la culture des Indiens d’Amérique valait mieux que celle que nous leur avons imposée, et je défie quiconque de lui démontrer qu’il a tort. Même chose pour les croisades ou la Révolution française, le colonialisme ou les droits de l’homme, Mozart ou Hitler, les talibans ou la merveilleuse culture arabo-andalouse. Qui fera le total ? Qui calculera la moyenne ? Et qui ne voit, à l’inverse, que la frontière, entre le meilleur et le pire, traverse chaque civilisation, bien davantage qu’elle ne les oppose ?

Bref, ce qui suffit à invalider l’idée d’une hiérarchie globale des différentes civilisations (à supposer qu’on puisse les définir !), c’est qu’il existe des démocrates arabo-musulmans et des fascistes judéo-chrétiens. C’est bien sûr les premiers qu’il importe de soutenir. Parce que toutes les civilisations se vaudraient ? Pas du tout. Mais parce qu’une civilisation démocratique vaut mieux qu’une civilisation fascisante.

C’est pourquoi il importe de refuser le " tout se vaut ", qui n’est plus du relativisme mais du nihilisme. Si tout se vaut, rien ne vaut. Au nom de quoi alors combattre le racisme, la xénophobie, l’obscurantisme ? Etre relativiste, c’est penser que toute valeur est relative. Être nihiliste, c’est penser qu’il n’y a pas de valeur du tout ou qu’elles ne valent rien. La première position amène chacun à défendre les valeurs qui sont les siennes, d’autant plus précieuses qu’elles sont fragiles, puisque aucun absolu ne les garantit. La seconde position amène à ne rien défendre du tout, ce qui laisse le terrain libre aux fanatiques de tout poil, qui prétendent détenir l’absolu.

Toutes les civilisations se valent-elles ? Objectivement oui, en un sens, puisqu’elles ne valent rien (il n’y a pas de valeurs objectives). C’est le point de vue des sciences humaines. Mais qui pourrait s’en contenter, sans tomber aussitôt dans le nihilisme ? Lors d’un colloque où je me réclamais du " relativisme sans appel " de Lévi-Strauss, un intervenant m’objecta : " Lévi-Strauss n’est pas relativiste. La preuve : il est très sévère avec l’islam ! " C’était faire la même erreur que M. Guéant. Que l’ethnologie, en tant que telle, n’émette aucun jugement de valeur, en quoi cela empêcherait-il un individu, fût-il ethnologue, de le faire ? Que Lévi-Strauss, en tant qu’individu, ait préféré le bouddhisme au christianisme et le christianisme à l’islam, c’est assez clair (relisez la fin de Tristes tropiques, Pocket, 2001). Mais lui ne prétendait pas parler au nom de l’absolu, ni même, dans ces pages-là, au nom de l’ethnologie ! C’est pourquoi je me sens si proche de lui, et si loin de M. Guéant. Être " relativiste de gauche ", pour parler comme ce dernier, c’est penser qu’une civilisation relativiste, laïque, démocratique, féministe et humaniste vaut mieux qu’une civilisation absolutiste, théocratique, fascisante, phallocratique et xénophobe. C’est aussi constater que notre civilisation, sur ce chemin-là, a encore de gros progrès à faire.

André Comte-Sponville

Philosophe


Eric RICHALLEY
Civilisation

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